Ethiopian-new-year-flower-pictures-9-1440×900

Célestin Monga: Letter to Fatou about the ingredients of happiness

Dear little sister, you ask me why Africa is in trouble. In Washington, international development officials deal with much more than the fate of our countries. Indeed, we are wrong to rely on them: no country that has graduated from the IMF or the World Bank has emerged from poverty. In Paris, London, or Geneva, the reflection on Africa is marked by scepticism, cynicism, contempt, our dreams are taken hostage by intellectual bureaucracies that play with hollow slogans and hypocritical words („adjustment“, „governance“, „democratization“, „conditionality“).

Overthere at home you also cultivate confusion. Lacking imagination, heads of state try to absorb their psychological deficits by transforming themselves into beggars for international aid. Then they use violence as the only vector of political management. The opposition leaders, when to them, mime their opponents, they speak and act like the men in power appearing finally like simple handymen of politics.

Many graduates have no substance – but this does not prevent them from maintaining a shoddy elitism. Intellectuals do not communicate among themselves, contempt, jealousy and slander are the only things they accept to share. After having hoped for too long, the people of the slums, the students, the women of the villages accept fatalism, and adhere massively to all kinds of sects.

What to do? No one will solve our problems for us. No matter how much we increase aid to Africa, nothing will change until we believe in ourselves. Let’s recreate an emotional infrastructure. This implies a cultural reinvention that is inspired by the past without being held hostage. Our politicians, economists and so-called technocrats cannot really help us. But artists do. The songs of Zap Mama or Lokua Kanza, the music of Koko Ateba or Baba Maal, the paintings of Iba Ndiaye, it is in this direction that we must explore. For all the ingredients of happiness are there: commitment, perseverance, the quest for civic dignity, and ethical ambition. You asked me in one of your letters what I miss most since I have been living in America: not being able to appease the eyes of the children of Rwanda, Liberia, Somalia and elsewhere unbearably. Your brother who doesn’t forget you.

Boston, May 1995

 – – –

ORIGINAL IN FRENCH

Chère petite sœur, tu me demandes pourquoi l’Afrique se porte mal. A Washington, les fonctionnaires internationaux chargés du développement s’occupent de bien d’autres choses que du sort de nos pays. Nous avons d’ailleurs tort de compter sur eux : aucun pays diplômé du FMI ou de la banque mondiale n’est sorti de la misère. A Paris, Londres, ou Genève, la réflexion sur l’Afrique est empreinte de scepticisme, de cynisme, de mépris, nos rêves y sont pris en otage par des bureaucraties intellectuelles qui jouent à des slogans creux et des mot d’ordres hypocrites (« ajustement », « gouvernance », « démocratisation », « conditionnalité »).

Là bas, au pays, vous cultivez également le désarroi. En panne d’imagination, les chefs d’Etat essaient de résorber leurs déficits psychologiques en se transformant en mendiants de l’aide internationale. Puis ils utilisent la violence comme unique vecteur de gestion politique. Les leaders de l’opposition, quand à eux, miment leurs adversaires, ils parlent et agissent comme les hommes au pouvoir apparaissant finalement comme de simples bricoleurs de la politique.

Beaucoup de diplomés n’ont pas de substance – ceci ne les empêche pas d’entretenir un élitisme de pacotille. Les intellectuels ne communiquent pas entre eux, le mépris, la jalousie et la calomnie sont les seules choses qu’ils acceptent de partager. Après avoir trop longtemps espéré, les peuples des bidonvilles, les étudiants, les femmes des villages s’accomodent du fatalisme, et adhèrent massivement à toutes sortes de sectes.

Que faire ? Personne ne viendra résoudre nos problèmes à notre place. On aura beau augmenter l’aide à l’Afrique, rien ne changera tant que nous ne croyons pas en nous-mêmes. Recréons nous une infrasructure émotionnelle. Ceci implique une réinvention culturelle qui s’inspire du passé sans en être l’otage. Nos hommes politiques, nos économistes et nos soit-disant technocrates ne peuvent pas vraiment nous y aider. Mais les artistes oui. Les chansons de Zap Mama ou de Lokua Kanza, la musique de Koko Ateba ou de Baba Maal, les toiles d’Iba Ndiaye, c’est dans cette direction qu’il faut explorer. Car tous les ingrédients du bonheur y sont : l’engagement, la persévérance, la quête d’une dignité citoyenne, et l’ambition éthique. Tu me demandais dans une de tes lettres ce qui me manque le plus depuis que je vis en Amérique : ne pas pouvoir apaiser le regard des enfants du Rwanda, du Libérie, de Somalie et d’ailleurs m’insupporte. Ton frère qui ne t’oublie pas.

Boston, Mai 1995.